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« Alice + Barbara » : 2 adolescences filmées au long cours et à huis clos

10 juin 2022

C’est aux États généraux du film documentaire de Lussas que nous avons eu la chance de découvrir « Alice + Barbara » ; c‘est désormais sur Tënk que vous pourrez le voir à votre tour. Le lien avec le festival et la plateforme de Lussas est d’autant plus évident ici que ce documentaire se passe en Ardèche et que c’est précisément lors de son année en Master 2 à Lussas que la réalisatrice, Camille Hotz, a commencé à filmer ses deux protagonistes ardéchoises. Double portrait sur plusieurs années qui mêle vidéo et photographie, chronique de la vie des jeunes en milieu rural, c’est un film que nous avons immédiatement eu envie d’évoquer ici.

Résumé 

Alice et Barbara vivent chez leur mère dans un village en Ardèche. Barbara entre au lycée. Alice a dix-huit ans et ne va plus à l’école. Elle veut passer son permis de conduire et trouver du travail. Au fil des années, Alice regarde sa petite sœur grandir et s’éloigner progressivement du foyer. Mais elle n’arrive toujours pas à prendre son envol.

Critique

Il s’agit d’une évidence, voire d’une lapalissade, chaque individu s’intéressant de près à la spécificité du cinéma documentaire en a parfaitement conscience : le temps long dans l’élaboration d’un film est souvent une nécessité. Ce n’est nullement une obligation, un cinéaste peut très bien s’en affranchir, tourner dans l’urgence, sur une période très courte, dans une sorte d’immédiateté qui ressemblerait, pourquoi pas, à l’impulsion qui précède la folle écriture d’un texte poétique. Mais voilà, tourner longtemps (pendant 5 ans pour Adolescentes de Sébastien Lifshitz), filmer sur plusieurs années (pendant 13 ans pour Les Bonnes Conditions de Julie Gavras) et même pendant toute une vie pourquoi pas (The Up Series de Michael Apted, commencée en 1964) est généralement un gage de qualité. En dépit de l’usure, de la fatigue parfois, d’une très forte envie, limite brûlante, de tourner la page, de passer à un autre film, de changer d’air cinématographique, un documentariste a tout à gagner, s’il veut parvenir à donner naissance à un très bon film, à garder le cap, à apprendre la patience, à résister au flottement incertain du temps qui passe. 

Il semblerait que Camille Holtz ait très bien compris cette nécessité. A quel moment a-t-elle saisi que son film n’en serait que meilleur si elle filmait pendant plusieurs années les deux mêmes personnages ? Peut-être dès le début, grande lucidité, ou bien au fil du tournage, lucidité tardive mais bienvenue : qu’importe. L’essentiel est qu’elle ait attrapé la bonne balle au bond, avec dextérité. Si à l’issue du visionnage de Alice + Barbara, le public peut l’apprécier à sa juste valeur et peut même s’exclamer, « oui, vraiment, ce film fonctionne très bien », c’est parce qu’on nous donne accès, sur plusieurs années, à l’évolution de nos deux personnages principaux. 

Nos deux adolescentes ardéchoises, donc. Alice l’aînée, et Barbara la cadette. Une bonne partie de leur adolescence se passe sous nos yeux. Adolescence se déroulant dans un département rural, sans aucune métropole pour s’évader, territoire magnifique mais quelque peu isolé où l’obtention d’un permis de conduire possède l’aura d’un sésame socio-économique sans lequel aucun avenir ne paraît possible. On fait connaissance avec elles à l’âge où elles sont encore fans de boy’s bands, où les murs de leur chambre se tapissent de posters de leurs idoles et on finira par leur dire au revoir (je préfère un au revoir plutôt qu’un adieu, possible que Camille Holtz ait l’idée d’une suite, à la manière d’une saga à la Antoine Doisnel, je me permets de lancer cette suggestion ici-même, dans ces colonnes) au moment où Barbara loue son premier studio, où donc une existence indépendante prend le relais d’une enfance passée au sein du giron parental. C’est peu à peu que le montage indique au spectateur que les semaines, les mois, puis les années s’écoulent, sans ces marques temporelles écrites à même l’écran, celles qui renvoient aux codes les plus élémentaires de la télévision « grand public ». Des ellipses se matérialisent sans transition, à l’occasion d’une information lâchée au détour d’une discussion (Un CAP abandonné, un BAC raté, la recherche de boulots en intérim, un déménagement, etc). Et c’est vraiment progressivement, en comprenant qu’intelligemment on nous offre là un long terme en voie de développement, que l’on se rapproche de ces deux sœurs, qu’elles gagnent en profondeur, qu’elles parviennent à accéder au beau statut de « vrais personnages », complexes car vraies, uniques car justes, que seuls, le plus souvent, les bons romans sont en mesure d’engendrer.

 

Alice + Barbara possède également une qualité spatiale indéniable : tout – ou presque – se passe dans un seul endroit, une chambre d’ados. Huis-clos juvénile donc. Un véritable choix de réalisation. Un choix guidé certainement par l’importance que revêt cet espace pour chaque adolescent du monde : à savoir le sien propre. Ce refuge personnel, cette caverne de Platon des devoirs scolaires et des rêveries, des engueulades sororales et de la musique à la mode. Mais tout de même : avoir offert à son film une unité d’espace aussi forte, aussi présente que l’est la chambre des deux sœurs est une merveilleuse idée. C’est là que tout se passe, là où elles discutent, rient, invitent leur petit ami ou leur bonne copine, là où le décor change à mesure qu’elles grandissent sous nos yeux. Alice + Barbara est donc un film en chambre comme il y a des musiques de chambre.

Et, a contrario, l’autre excellente décision est d’avoir donné aux scènes d’extérieur une forme particulière, une forme à soi. Quand on quitte leur chambre, quand on les suit à l’extérieur, alors l’image de cinéma se fige, l’écran devient une suite d’instantanés, prend l’aspect d’une succession de photographies, comme une fugue de photogrammes. L’extérieur n’est plus alors ce théâtre du dialogue entre deux protagonistes (parfois, rarement, à trois), mais se fait théâtre du monologue, théâtre de l’intime. C’est le temps des interviews en off, le temps des confessions individuelles, on entend leurs voix singulières raconter leurs doutes, leurs envies, leurs solitudes. Et l’image fixe nous permet de mieux les écouter, tout en ayant le temps de mieux les regarder. 

Autre choix important, assumé, tout-à-fait pertinent de la part de la cinéaste, celui d’avoir relégué les parents dans le hors-champs. Ils n’existent pas physiquement. Ils ne sont que voix dans le salon, que voix au-delà du cadre. Comme des personnages très secondaires que l’on aurait éliminés de la distribution. Comme une focale qui se ressert, une lentille qui se fixe sur sa proie et fait disparaître le superflu. Car oui, l’adolescence est ontologiquement cette période où les parents deviennent denrées négligeables, deviennent ce gras supplémentaire que l’on cherche à perdre pour garder la ligne claire, pour conserver le dessin précis. Alors, oui, les évacuer du montage devient le symbole stylistique de cette réalité-là, cette réalité atemporelle où l’on veut s’affirmer, où l’on veut s’affranchir de sa tutelle de départ.

Sans commentaire extérieur, sans traces d’interviews menées par la réalisatrice, sans indication précise de temps et de lieu, savant dosage de captations dignes du cinéma le plus direct et de mises en scènes discrètes, ce film n’en est pas moins un film interventionniste. Expliquons-nous sur ce terme étonnant : portrait de deux jeunes femmes en fleur tourné sur plusieurs années, et surtout PARCE QUE tourné sur une période assez longue pour que l’on sente sur le physique des protagonistes le passage du temps, l’œuvre de Camille Holtz ne s’est pas contentée de documenter deux vies de l’extérieur. Le dispositif de tournage a agi sur le réel. La présence régulière d’une caméra aussi intime, aussi rapprochée, a forcément une influence sur la réalité. Tout comme ces visites sur le long terme de cette « grande sœur » plus âgée qu’a nécessairement été la réalisatrice pour ses plus jeunes personnages. Oui, tout cela a dû jouer un rôle dans leur évolution à elles. Le cinéma documentaire n’est jamais neutre, certes, mais celui-là encore moins que les autres. Il a un pouvoir d’action tout autant que d’observation. Parions au regard du résultat que le talentueux et l’intelligent Alice + Barbara a eu et aura sur ces mêmes Alice et Barbara une action positive, stimulante, épanouissante.

Benjamin Genissel - 2026

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