Par le réel
« Ardenza » de Daniela de Felice :
Emancipation sensuelle et engagement politique
2 décembre 2022
Dernier opus de Daniela de Felice. Un film découvert sous les étoiles du ciel de Lussas en août 2022. Pour écouter le podcast qui lui a été consacré, en compagnie de Mathieu Chatellier, c'est ici : https://www.vodio.fr/vodiotheque/i/27682/l-atelier-du-reel-de-daniela-de-felice-et-matthieu-chatellier/.
La bande-annonce : https://www.youtube.com/watch?v=l1-0pJKQJus
À travers les traits délicats de l’aquarelle, Daniela de Felice (Casa, VdR 2013) trace le portrait d’une jeune femme habitée par la passion politique et amoureuse. Un film qui transporte dans l’Italie des années 1990, entre la montée au pouvoir de Berlusconi et les derniers échos du XXe siècle.
Critique
Ardeur. Ce que l’on regrette, ce que l’on aimerait conserver. L’ardeur des combats politiques étudiants, celle des premières relations amoureuses. Les amours et la politique. Deux types de passions ardentes qui s’entremêlent parfois si bien. C’est ce diptyque-là que Daniela de Felice tente ici de réunir à nouveau, comme la « re-visitation » d’un schéma narratif atemporel.
Le présent de narration se passe dans un hôpital. La narratrice, qui parle avec la voix de la réalisatrice et qui dit « je », s’exprime à partir de ce lieu-là, ce lieu qui accueille les malades et les blessés, ce lieu de la réparation, mais aussi, souvent, de la mort. Chambre de convalescence, couloirs, bureau des admissions, blouses blanches, ce lieu qui symbolise douloureusement la fragilité d’une vie humaine, sans distinction. Nous ne saurons rien des raisons qui ont conduit la narratrice à être hospitalisée, ce n’est pas vraiment le sujet du film, c’est simplement un point de départ : à partir de cet état-là, les souvenirs reviennent. La fin est peut-être proche, peut-être pas, elle doit en tout cas en avoir un petit aperçu, et se retrouver là est propice à se retourner vers le passé. Vers le passé ardent. Vers le temps de la jeunesse.
Ardenza est un essai documentaire autobiographique qui plonge le spectateur dans la jeunesse de Daniela de Felice. Ses premiers amoureux et, en parallèle, ses premiers combats militants et syndicaux au sein de son lycée puis de son université nous sont relatés. La cinéaste n’en est pas à son premier coup d’essai autobiographique : dans Libro nero en 2007, elle évoquait son grand-père, dans Casa en 2013 il s’agissait de sa mère, elle-même avait une place dans Doux amer, réalisé par son compagnon Matthieu Chatellier, autre essai documentaire à la première personne. Ici, comme souvent, ce sont les mots du commentaire qui entraînent le spectateur sur les traces de la mémoire. L’écriture est délicate, elle évite les poncifs littéraires qui pourrait l’alourdir, tout en réussissant à s’éloigner d’une intimité trop personnelle qui pourrait nous gêner. La diction de la cinéaste réussit également à ne pas sentir la lecture trop recherchée, à ne pas exhaler le théâtral factice, comme si elle parvenait à parler simplement, comme si elle était proche de nous, nous qui formons l’auditoire de ses souvenances.
Mais les mots seuls au cinéma ne suffisent généralement pas, il faut créer des images, il convient d’illustrer le récit qu’au départ l’écriture avait engendré. Comment incarner des histoires d’amour passées? Comment rendre visuelles des anecdotes de jeunesse? Deux grands types d’images sont utilisés pour accomplir ce qui est toujours un défi cinématographique : le dessin à l’encre et à l’aquarelle ainsi que des plans filmés (tournés soit à l’époque soit plus récemment). Concernant ces seconds, la réalisatrice et son cadreur sont allés autant puiser dans les archives disponibles sur Internet des mouvements étudiants italiens que dans les propres archives personnelles de leurs séjours italiens, réutilisées ici pour correspondre avec les lieux de la réminiscence. Seulement, ces plans filmés par eux-mêmes ou par des tiers ne sont pas offerts tels quels, bruts, sans aucun filtre. Au contraire, volontairement, entre ces images et nous, a été posé un voile. Soit des rideaux ou des voilages bien réels qui se trouvaient dans les lieux filmés, soit des filtres numériques ajoutés après-coup au montage : en l’occurrence existe presque toujours une superposition brumeuse, comme un écran de fumée, comme un léger brouillard, pour représenter le passé. Comme une façon de montrer que les souvenirs à la surface de la conscience ne jaillissent jamais bien nets, bien clairs, lorsqu’on les convoque. C’est un effet intentionnel, un aspect esthétique recherché, et le résultat est particulièrement réussi.
Quant aux dessins et aux peintures à l’aquarelle, là aussi, comme les sujets tirés de sa propre vie, Daniel de Felice n’en est nullement à son coup d’essai : elle dessine, elle peint et ne se prive pas d’incorporer à ses oeuvres filmiques ce mode d’expression artistique. C’était déjà le cas dans Libro nero. Les esquisses dessinées ou peintes remplacent au présent ce qui à l’époque n’avait pas été enregistré, elles redonnent vie à ce qui a été vécu et dont il ne reste que des vestiges abstraits dans la mémoire de la narratrice hospitalisée. Il y a des dessins en soi, des résultats finis qui se succèdent à l’écran comme les cases d’une bande-dessinée, mais il y a aussi des dessins en train d’être exécutés directement sur le papier cartonné, épais, ce papier en train d’absorber en direct l’encre noire ou la peinture colorée à l’eau : on voit les doigts, la main de la dessinatrice, la pointe de la plume ou du pinceau, l’éponge que l’on appose doucement pour fixer à la surface les traits humides et tout frais de l’art pictural. C’est comme un accès accordé à l’élaboration de la créativité d’une cinéaste au travail. C’est aussi, oui, une façon de coller à la naissance parfois hésitante, souvent en construction, des souvenirs du temps retrouvé. Quelques séquences vont même jusqu’à jouer d’une confusion visuelle bien à propos : pâles aquarelles et archives filmées se mêlent esthétiquement, là aussi l’effet recherché est bien venu, élégant, harmonieux.
La narratrice ne porte pas un regard idéalisé sur ses années ardentes. Elle sait raconter l’absence du sentiment amoureux véritable, comme elle sait aussi avouer que certaines de ses pensées ou de ses propos politiques d’alors n’étaient pas toujours très justes, un peu trop binaires. Cela dit, il ne s’agit en rien d’un inventaire critique, jamais elle ne dit qu’elle s’est trompée de combat, on ne lui donnera pas tort, participer à des actions militantes (blocages, manifestations) pour tenter de rendre le monde social plus équilibré ne perdra jamais de sa nécessité. Simplement se pencher sur ses années d’apprentissage du réel, intime, sexuel comme politisé, organisationnel, n’est pas qu’un jeu léger, n’est pas qu’un exercice ne procurant que réjouissance et plaisir : le passé a beau se ranimer par l’écriture comme par le cinéma ou la peinture, la mort (accident de la route mortel, hospitalisation, répression politique allant jusqu’au meurtre) n’a jamais cessé de rôder, chez les autres, chez soi-même, elle habite la vie-même et rend tout complexe, comme un voile sur des yeux, comme une brume permanente qui brouille le regard.