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Ghost song ou le lamento psychédélique
Un film de Nicolas Peduzzi

27 avril 2022

Aujourd’hui c’est dans les coulisses d’un « univers impitoyable » où nous vous invitons à entrer, alors non celui de la célèbre série Dallas, mais néanmoins dans celui d’une autre grande ville du Texas, psychédélique, arrogante, pleine de paradoxes, Houston. En 2018, Nicolas Peduzzi avait été remarqué par un premier long-métrage documentaire, Southern belle, film qui se passait déjà au Texas. Son deuxième long métrage, Ghost song, a donc toujours pour décor Houston et suit trois personnages, d’un côté la rappeuse et membre d’un gang, Alexandra dit OMB Bloodbath et de l’autre deux amis, deux trentenaires, anciens gosses de riches mais reniés par leur famille, William et Nate. Tout cela tandis qu’un ouragan approche et s’apprête, comme on dit, à « déferler sur la ville ».

Critique

Houston, Texas. Un ouragan s’apprête à déferler sur cette ville aussi laide que fascinante. Une tragédie est en marche, avançant comme un rouleau-compresseur, comme un lamento psychédélique. Les artères d’autoroute, les néons multicolores, les gratte-ciels dans la brume, les rondeurs évanescentes d’un soleil divinatoire. Houston au parfum tragique, comme celui qu’excellerait cette espèce de Dallas méconnu où chacun là aussi se déteste autant qu’il s’aime. Personne n’y échappera, pauvres comme riches. C’est l’avantage des fins de règnes, des prémisses de l’apocalypse, de la chute des civilisations trop gourmandes, trop arrogantes, tout le monde sera touché.

La virtuosité de la tragédie documentaire qu’est Ghost song est sidérante tant la fluidité de son montage a été recherchée. On sous-estime toujours ce paradoxe, comme celui du comédien de Diderot mais c’est le travail volontariste qui, étonnamment, mène aux cascades les plus fluides, aux enchaînements les plus parfaits – et qu’importent les ruptures que l’on sème parfois sur les rapides de la fluidité, ces barrages que l’on pose à mi-distance, comme on pousse des soupirs de soulagement. La caméra est un papillon qui virevolte, la balade urbaine épatante, les successions de séquences osées comme les gestes d’un peintre libre, autonome.

Qui sont nos Hamlet texans fonçant vers les coups, les peurs, sur ce chemin pavé de drogues, de musiques, de violences? Ils sont au nombre de trois. Alexandra dit OMB Bloodbath, rappeuse afro-américaine tatouée aux yeux clairs, aux dents en or, à la frêle silhouette androgyne, ancienne membre d’un gang ; William trentenaire blanc, perdu, seul, beau gosse déshérité par sa famille fortunée, ancienne victime d’un père autoritaire ; Nate, autre trentenaire blanc, dealer, hanté par une grave déception amoureuse, alcoolique, toxicomane, moins présent que les deux premiers. Leurs points communs sont multiples : ils sont poursuivis par des démons intérieurs, par un passé douloureux qui peine à passer ; ils affectionnent la nuit, les lieux interlopes, les sorties jusqu’au petit matin ; ils aiment aussi, tout particulièrement, se mettre en scène. Ce sont deux showmen et une showwoman, ils se donnent en spectacle, se lancent dans des discours enflammés, s’embrasent à la moindre étincelle, rejouent des scènes, acteurs de leur propre vie déglinguée ; leur passion pour la musique est effervescente, notamment pour ce blues dont on ralentie ou accélère le tempo à foison, accompagné de paroles improvisées qui ont le goût de la folie, thérapie musicale comme on exorcise ses névroses, comme on s’agite la nuit sans parvenir à trouver le sommeil, ou bien ce rap typiquement houstonien, plus langoureux que l’habituel dirait-on, plus « grommeleux », sentant fort le bad trip de la plainte et de la sauvagerie, miroir de cette étrange ville de la déchéance.

 

La caméra les suit partout, chez eux, en voiture, en boîte, dans la rue, dans leur intimité, toute trace d’un individu en train de filmer a été supprimée, pas de question posée au débotté, surtout pas d’interview posée. Qui sont ces trois personnages pour le cinéaste au talent virtuose ? Jamais nous ne le saurons pendant le film et pourtant, autre paradoxe sublime, nous ne sommes pas prêts de les oublier.


Lussas. Août 2021

Benjamin Genissel - 2026

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