Par le réel
Matthieu Chatellier à propos de De part et d’autre
22 novembre 2022
Le Blog documentaire avait publié il y a quelques années deux « critiques épistolaires » que Benjamin Genissel avait adressées à Matthieu Chatellier à propos de Voir ce que devient l’ombre (2010) et de Doux amer (2011). Cette fois-ci, il est allé voir les deux cinéastes à domicile, à Caen, et a mené une conversation avec eux sur leur cinéma documentaire : leur parcours, leur rencontre en tant que couple et en tant qu’artistes, leur premier film (G)rêve général(e) en 2006, leur manière de travailler ensemble et cette circulation qui ne cesse d’aller et venir entre leurs réalisations autant respectives que communes.
C'est à cette occasion qu'il a interrogé le réalisateur sur le film De part et d'autre, dont ce qui est suit est la transcription en bloc de ses réponses.
Résumé
Après avoir filmé Cécile Reims et Fred Deux, dans leur maison de La Châtre, en 2009, (pour le film Voir ce que devient l'ombre) Matthieu Chatellier retourne voir Cécile, dix ans plus tard. Fred est mort et Cécile vit seule.
Matthieu Chatellier :
« Dix ans après avoir filmé Cécile Reims et Fred Deux chez eux à la Châtre dans le Berry pour le film Voir ce que devient l’ombre, j’ai un appel de Cécile. Fred est décédé en 2015 et donc quelques années plus tard, Cécile me dit qu’elle aimerait que je revienne avec ma caméra. Le prétexte est à nouveau d’accompagner une nouvelle exposition de leurs œuvres. Et au départ, je me dis : « Cette fois, je fais juste le film pour le musée ». Je ne partais pas avec l’ambition d’un film personnel, toujours dans cette optique de ne pas se répéter, de ne pas refaire le même film. Et puis quand je commence à discuter avec Cécile, je comprends que bien sûr la situation n’est pas la même, du temps est passé et je décide de rester un peu chez elle. Finalement, ce sont à peu près les derniers jours que l’on va passer ensemble, puisqu’elle décédera quelques mois plus tard. J’aurais l’occasion de la revoir deux ou trois fois mais quelques heures comme ça seulement, en passant. Donc là c’est vraiment un moment à deux, avec cette caméra.
Elle a le désir de raconter sa vie, elle s’anime quand c’est le cas, sinon elle paraît très fatiguée. Je ne peux être avec elle que deux ou trois heures par jour, pas plus. Donc il y a quelque chose d’assez précieux dans ces moments que l’on passe ensemble et dans sa complicité à faire un film. Elle se prête, en somme, à cette caméra. Je me demandais vraiment ce que j’allais faire de ces heures d’entretien et de présence filmée de Cécile, et en y réfléchissant avec Daniela [de Felice, bien sûr (NDLR)], on a eu l’idée de raconter mon retour là-bas, ainsi que de chroniquer mon séjour sur place. Et en même temps de réaliser un film à la temporalité un peu trouée : on est à la fois dans un temps présent qui serait le temps passé avec Cécile mais aussi dans un temps qui vient hanter ce dernier. Ce sont les images tournées dix ans avant qui viennent le hanter en faisant ressurgir Fred et leur couple tel qu’il était dix ans avant. Ce sont des images que je n’avais pas gardées pour Voir ce que devient l’ombre et qui cette fois attirent plus mon regard et ma tendresse.
Et puis ce film est aussi pris dans le pressentiment que ce sont effectivement les derniers jours que je passe avec Cécile, dans un temps précaire. Par ailleurs, interviennent des personnages secondaires cette fois-ci, Tristan et Vincent, qui permettent de voir ce qu’il y a après la disparition de ces deux artistes, de se demander ce qu’il reste d’eux. C’est à dire peut-être juste une maison que l’on peut aller voir, celle où ils ont vécu. Et puis le mystère qui entoure l’oncle de Fred et là pareil, on va voir les lieux avec ces deux personnages. Même si au final, toute cette « quête » est un peu déceptive. Pour quelqu’un qui serait un peu collectionneur, qui serait dans l’obsession de retracer l’histoire ancienne, il y a quelque chose de vain car l’histoire ancienne est évanescente. Et enfin, il reste les œuvres. Des œuvres que je montre dans le film. Mais je dirais que, par une sorte de démonstration par l’absurde, ce film est un peu un hymne à la vie parce que ça montre combien il faut profiter des gens tant qu’ils sont là. Parce que après, une fois qu’ils sont partis, on peut toujours se dire « Tiens, ça s’est passé là » et puis « Ah non, en fait, c’était sans doute là », ils ne sont plus là pour raconter comment ça s’est réellement passé. Comme le dit Vincent dans le film : « ça fait drôle de revoir ces lieux mais en même temps les protagonistes principaux n’y sont plus ».
Et bien sûr, De part et d’autre est un dernier hommage, non pas à l’œuvre de ces deux artistes qu’étaient Cécile et Fred, mais à l’importance qu’ils ont eu pour moi. Voilà, c’est une façon un peu détournée, un peu compliquée, un peu difficile de leur dire combien ils ont été importants pour moi »