Par le réel
« Navigators » de Noah Teichner : La force de la pellicule pour entremêler les histoires
28 novembre 2022
Il fut sélectionné au Cinéma du Réel 2022, vient de faire l’ouverture ce jeudi 24 novembre du festival Aux écrans du réel, mais c’est aux Etats généraux du film documentaire à Lussas que nous avons découvert « Navigators » lors d’une séance spéciale. Le film est sorti en salles le 19 juillet 2023.
Navigators raconte et entremêle deux récits du passé : premièrement, l’expulsion en 1919 hors des États-Unis d’un vaste groupe de 249 anarchistes russes (parmi ces expulsés se trouvaient Alexander Berkman et Emma Goldman, deux figures importantes de la gauche radicale américaine), forcés de retourner dans leur mère-patrie, devenue depuis peu l’URSS, en paquebot. Et, deuxièmement, comment ce même navire (le même, strictement le même, et non une réplique d’un même modèle) a servi de décor cinq années plus tard au film de Buster Keaton, La Croisière du Navigateur.
En contre-programmation totale avec ce qui pourrait faire tendance, mode, air du temps, et autres usages du moment en matière de cinéma documentaire, Navigators a de quoi dérouter. Son fétichisme, sa précision, la nature de sa forme nous ont effectivement déroutés. Documentaire assez âpre, qui ne se donne pas facilement, allant jusqu’à exiger du spectateur qu’il ouvre grandes ses écoutilles (l’image est maritime et s’avère ici appropriée) et qu’il empoigne sa concentration au maximum, c’est la désobéissance envers les codes en vigueur dont a fait preuve le réalisateur américain qui finit par séduire. L’œuvre est d’ailleurs définie comme un « essai documentaire d’historiographie », ce n’est pas par hasard.
Noah Teichner aurait pu prétendre à s’exprimer depuis aujourd’hui, avec les outils… d’aujourd’hui, et surtout avec le langage… d’aujourd’hui. Mais le réalisateur, collectionneur dans l’âme, historien méticuleux, grand adepte de la recherche approfondie de sources nombreuses, a au contraire fait le choix de nous parler comme s’il avait su remonter le temps jusqu’aux années 1920/30. Pas de commentaire pour nous guider ; de la pellicule 16 et 35 mm pour toute offre visuelle ; des intertitres à même l’écran comme à l’époque du muet pour nous transmettre la plupart des informations et des citations dont nous avons besoin pour suivre la narration ; si peu d’extraits de journaux ou d’écrits datant de la période donnée lus par une voix-off que leur rareté participe du côté volontairement suranné de l’ensemble ; des scores et des défauts naturellement posés par le temps - et son usure - à même le celluloïd ; ce langage cinématographique quelque peu daté est si assumé, si prégnant, et au fond si libre (n’oublions pas qu’il est question d’anarchisme ici), que - passée la déroutante difficulté de mobiliser toute son attention de spectateur, ici plus qu’ailleurs - c’est notre fascination pour cet impressionnant travail qui finit par l’emporter, accompagné de notre plaisir progressif de cinéphile.
Il faut savoir que même l’élaboration de la bande-son musicale a été réalisée à partir de disques 78 tours enregistrés et sortis dans une période allant de…1917 à 1920. Pour autant, une des grandes forces de Navigators, et c’est sans doute à ce moment-là que s’est produite pour de bon la bascule du « visionnage-déroutant » au « visionnage-plaisir », c’est d’avoir su dépasser la seule utilisation (majoritairement en noir et blanc) de l’archive filmée et des extraits de films de Buster Keaton pour nous propulser sans crier gare, sans prévenir, dans des plans en couleur filmés à notre époque - des plans… d’aujourd’hui. Leur apparition surprise a comme le pouvoir de faire léviter le film. Ils soulagent presque. Ils ancrent ce récit historique relatant une expulsion, une dérive, ce retour plein de désillusions subi par les anarchistes russes, dans une émotion actuelle toute particulière. En lisant l’intriguant résumé de Navigators, le fameux « pitch » du film, nous nous attendions à un certain résultat, pris dans une certaine forme, au fond à une double histoire ancienne assez éblouissante mais relatée à la sauce du jour : nous sommes sortis de la projection bien contents d’avoir été démentis dans nos attentes.