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« Saule Marceau » : La rage contenue et la singulière beauté du film de Juliette Achard

23 novembre 2018

Le festival Silhouette, avec lequel nous nous sommes liés depuis plusieurs années, propose de (re)voir son palmarès ce vendredi 23 novembre à Paris. L’occasion, donc, d’apprécier le documentaire primé lors de cette manifestation, « Saule Marceau », signé Juliette Achard.

Résumé
Clément est le frère aîné de la réalisatrice. Cavalier solitaire, il est devenu fermier dans le Limousin, loin de la cité de banlieue parisienne où ils ont grandi. Entre temps, ils s’étaient éloignés l’un de l’autre. Elle lui avait proposé de faire un film ensemble, un western. De ce projet inachevé est né un documentaire.

 

Critique

Je vais être honnête : étrangement, Saule Marceau ne m’a pas plu tant que cela en le voyant. Dans la sélection de documentaires que nous avons eu à juger lors du festival "Silhouette", d’autres œuvres ont pu davantage emporter immédiatement mon adhésion, ou en tout cas me happer d’emblée pour ne plus me lâcher. Avec le jury, nous l’avons vu le matin de notre journée de visionnage, et au déjeuner, le midi, alors qu’il était encore bien frais dans notre esprit, nous en avons discuté ensemble. Nous nous sommes attardé sur son cas, bien plus longuement que sur les autres œuvres. Nous savions bien qu’il sortait du lot. Je me rappelle pourtant avoir relevé à son propos un certain nombre de défauts : qu’il était trop dense à mon avis, qu’il y avait sans doute beaucoup trop d’explications, ou de fils narratifs différents, ou d’éléments épars, je ne saurais dire, pour le rendre vraiment « bon ». Que la tonalité de la voix-off, dite par la réalisatrice elle-même, était certainement trop « lourde », qu’à cause de ce ton on avait l’impression qu’il fallait s’attendre à un drame, ou à une tragédie. Que l’insertion d’extraits de vieux westerns n’était pas assez poussée, ou développée, pour que cette idée fonctionne vraiment. Et que le travail sur la bande sonore, avec ses silences brusques, sa musique parfois décalée ou encore le retour étonnant du son in, m’avait paru un peu artificiel, ou en tout cas influencé par une certaine mode, une « certaine tendance du cinéma expérimental ».

Et malgré tout, je me souviens aussi avoir trouvé des excuses à chacun de ces défauts. La densité de ce film était aussi synonyme de richesse ; une voix-off est toujours très difficile à poser ; l’ajout des extraits de western fonctionnait parfois magnifiquement ; on pouvait aussi dire que la bande-son « expérimentale » était après tout en phase avec ce que racontait le film. En somme, en disant tout cela, une chose et son contraire, j’ai exprimé cette idée : qu’importe les menus défauts que j’avais pu instinctivement trouver à ce film. Ils venaient sans doute d’un trop-plein d’ambitions artistiques et narratives. Ce qui ne constitue en rien une faute. Saule Marceau n’est pas de ces documentaires agréables sur le moment qui manquent de profondeur sur la durée. Oui, ses qualités dépassent les quelques « travers » qu’on peut y voir. Car des qualités il en a, et de nombreuses.

Son authenticité d’abord : il baigne dans l’honnêteté ce film, la démarche de la réalisatrice envers son frère paraît vraie, sincère. On la sent vraiment impliquée dans son portrait et j’ai été sensible à cette implication.

On peut aussi relever une idée assez incroyable de la part de la cinéaste : celle de ne jamais donner la parole au personnage principal. Ce choix lui confère un mystère incroyable, et par son mutisme, il accède à nos yeux au rang des grands personnages de cowboys solitaires de l’histoire du Western.

Autre qualité à mes yeux : ces plans de la ville de banlieue parisienne où frère et sœur ont grandi, filmée dans une image proche du super-8, souvenances visuelles qui viennent s’opposer aux paysages du Limousin où le frère vit aujourd’hui. Ces aller-retours entre le passé et le présent, par leurs contrastes, enrichissent considérablement notre vision.

Autre force du film : nous raconter avec autant de détails la dure réalité économique que peut vivre aujourd’hui un éleveur. À savoir ce système vertigineux d’accumulation presque inévitable d’emprunts bancaires, alors même que l’éleveur au départ avait bien l’intention de ne pas se laisser embrigader dans cette spirale. La réalisatrice a beaucoup travaillé son sujet. Je crois que c’est aussi cet aspect que nous avons voulu récompenser : l’énorme travail fourni pour nourrir son ossature narrative de base. Ses recherches sur l’évolution sociale et économique de la région apportent de précieuses informations sur les conditions d’existence de son personnage. Et, au delà de sa propre vie à lui, à toute une frange de la population résidant dans ce que des chercheurs ont appelé un jour, à raison, « la diagonale du vide », expression reprise dans le commentaire. Certes, le film est dense, les informations données en off sont trop nombreuses pour être immédiatement comprises, digérées, mais en réalité elles élèvent le sujet, elles l’élargissent, elles font souffler un vent de grande intelligence dans nos voiles toutes gonflées de spectateur.

Je sais aussi que j’ai trouvé formidable, touchant même, d’apprendre le sens de l’énigmatique titre du film, "Saule Marceau".

Enfin, pour terminer, en reprenant une idée déjà abordée plus haut, il faut insister sur le fait qu’il s’agit d’un film « durable ». Un film qui reste en mémoire une fois son générique de fin terminé : il ne disparaît pas comme un prêt-à-consommer. Certains plans ne s’évaporent pas. Cette brume humide entourant les collines limousines où paisse un troupeau de vaches est toujours dans ma tête. Le visage harassé du frère de la réalisatrice, avec ses yeux brûlants de fatigue, est encore dans mon esprit. La fille de l’éleveur, en train de jouer innocemment sur le sol de sa chambre, pendant que l’on entend Juliette Achard (sa tante, donc) nous expliquer les sombres perspectives économiques qu’attendent le père de cet enfant, et par conséquent sa famille, demeure en moi. Ce n’est pas si courant de constater qu’une œuvre se poursuit quelques heures, quelques jours même, après l’avoir vue.

Benjamin Genissel - 2026

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