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« Soy libre » de Laure Portier 
La plus grande émotion en filmant le plus simplement

9 mars 2022

« Arnaud, c’est mon petit frère. Un jour, je me suis rendu compte qu’il était déjà grand. Il est né là où on ne choisit pas et cherche ce qu’il aurait dû être : libre. » (Laure Portier)

Sensation de l’ACID à Cannes en 2021, puis aux États généraux du film documentaire, lauréat du Prix du jury de la semaine des réalisateurs au festival international du film de Bruxelles, « Soy libre » sort dans les salles françaises ce 9 mars. Laure Portier, récemment en dialogue avec Alain Cavalier au Forum des Images à Paris, a filmé son jeune frère Arnaud pendant une quinzaine d’années.

Critique

Comment réussir des films de famille sans se vautrer dans la complaisance, ou dans l’anecdotique, ou dans l’accumulation de souvenirs trop personnels ou dans cette tension thérapeutique des non-dits et des lourds secrets ? Et surtout sans oublier de faire du cinéma ? Laure Portier puise pour le moment ses motifs de réalisatrice dans sa famille. Après avoir filmé sa grand-mère dans son premier film Dans l’œil du chien, c’est son petit frère, Arnaud, avec Soy libre, qui est au centre de son attention cinématographique. Oui, la démarche familiale comporte des ingrédients capables d’engendrer de bien mauvaises mixtures, mais ce n’est nullement le cas ici. On n’y retrouve en rien les défauts de ce genre difficile à cuisiner cinématographiquement. Laure Portier n’a jamais oublié qu’elle était en train de faire du cinéma.

Le trop rare mais incontournable tournage s’étalant sur plusieurs années, ce temps long qui fait la force des grands cinéastes à la fois acharnés et patients, y a grandement contribué, c’est évident. Arnaud est un adolescent lorsqu’il nous apparaît la première fois, assis sur son scooter sous le porche d’un immeuble, et c’est un homme lorsque le film (et non la vie) le quitte, période de formation désormais close, chapitre qui se referme sur une nouvelle ère.

Cependant, bien d’autres raisons expliquent en quoi la cinéaste a évité les écueils du mauvais film de famille, ce naufrage toujours menaçant du 7ème art lorsqu’il s’empare d’un tel sujet. L’excellente utilisation de l’ellipse temporelle en est une. Ce sont les transformations physiques d’Arnaud, ses coupes de cheveux différentes, ou telle cicatrice apparue sur son front, qui permettent un flottement narratif, en rien séquencé avec rigueur, et qui indiquent au spectateur qu’un certain temps (plusieurs semaines ?, plusieurs mois ?) est passé. Idem lorsque l’on passe d’un pays à un autre, l’Espagne d’abord, le Pérou ensuite, aucune explication géographique claire, nul itinéraire tracé sur une carte interactive, c’est au spectateur de se demander où l’image vient d’arriver, et c’est un questionnement hésitant des plus réussis.

La participation du personnage à l’élaboration même de son portrait filmique en est une autre. La relation entre la portraitriste et son modèle ressemble à une collaboration artistique. Plusieurs scènes évoquent le film en cours, le film en train de se faire. Mises en abîme qui ne cherchent jamais à faire croire au public qu’il s’agit sur l’écran d’une vie sans filtre mais d’une vie saisie par le cinéma. Arnaud n’est pas un personnage soumis à sa « grande soeur-à-la-caméra » ; en voyage par exemple, c’est lui qui se filme, c’est lui qui se met en scène. Et indéniablement, il possède lui aussi certains talents de réalisateur, le sens du cadre, une application à fabriquer des « prises » utiles au montage, le flair de savoir rester silencieux lorsqu’il enregistre son réel. Ces séquences, ces « auto-séquences », ont même un style moins saccadé, moins mouvant, que dans les plans filmés par la réalisatrice, qui affectionne de suivre, caméra au poing, l’agitation, l’agilité de son petit frère, ce jeune téméraire.

L’art du montage, c’est aussi savoir distiller les informations importantes au bon moment. Quelques minutes après le générique, une discussion face caméra permet de transmettre les éléments essentiels du passé d’Arnaud, sans lesquels le portrait resterait trop nébuleux, trop opaque. On y apprend les violences qu’il a subies plus jeune de la part de sa mère, femme psychiquement malade, violences qui ne laissent jamais indemnes ; plus tard, dans une autre scène, on comprendra que le père démissionnaire a lui aussi engendré les démons avec lesquels se débat le jeune homme. Arnaud nous livre également une autre explication pour mieux saisir ce qu’il a traversé, et là c’est la société qui est visée, et non plus la seule cellule familiale : dans son quartier défavorisé, c’est avec des étrangers qu’il a passé son temps, et les contrôles de police plus fréquents qu’ailleurs n’ont pas été sans conséquence sur son parcours de délinquant. Il explique qu’il ne s’est jamais senti vraiment « Français », d’où son goût pour la fuite et son attirance vers le monde hispanique.

L’art du montage, c’est aussi savoir sortir au bon moment des scènes qui vont faire chavirer le cœur du public. Le retour d’Arnaud auprès sa grand-mère, des années après un séjour « clandestin » effectué chez elle à la manière d’un refuge à un moment-charnière de son adolescence, ce retour donc auprès de cette vieille dame, qui se trouve alors malade, alitée, allongée dans son lit, est bouleversant. Absolument bouleversant. Tout spectateur normalement constitué, du moins tout spectateur ayant connu dans sa jeunesse une relation positive avec ses grand-parents, devant une telle scène a de quoi être touché, ému au plus haut point. Et si une telle scène est aussi puissante, c’est qu’elle est digne de ce que le cinéma documentaire a de meilleur quand il ne cherche pas des effets de manche pour faire monter les larmes de son public : la plus grande émotion est finalement celle que l’on capte en filmant le plus simplement possible.

Soy Libre est un film de famille incroyablement réussi, tel un mets succulent parfaitement dosé, autant malin qu’honnête, autant maîtrisé que bourré de sincérité.

Benjamin Genissel - 2026

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