Par le réel
« Un monde sans bêtes » (2018)
d’Emma Benestan et Adrien Lecouturier
14 mars 2019
Un monde sans bêtes, court-métrage documentaire signé Emma Benestan et Adrien Lecouturier, a été présenté dans de nombreux festivals, à Paris, Nyon, Angers, Clermont-Ferrand, Leipzig ou encore Nice où il a reçu le prix spécial du jury d’Un festival c’est trop court.
Produit par Chevaldeuxtrois et Deuxième ligne films, nous l’avions repéré lors de la dernière édition du festival Silhouette en août dernier, dont nous sommes partenaires. Repartie cette fois sans distinction, cette œuvre a néanmoins inspiré à Benjamin Genissel, membre du jury, un court texte écrit à chaud, subjectivement assumé.
Résumé : Théo, 14 ans, rêve d’élever des taureaux. Il commence son apprentissage chez Mickaël, manadier en Camargue. Le temps de l’été, Théo devra mettre à l’épreuve son rêve et faire face à la bête.
Critique
Un monde sans bêtes est un documentaire incroyable. Définir en quoi il est « incroyable » n’est pas une tâche aisée. Il est en réalité probable que le peu de connaissances que je possède envers l’importante production de documentaires voyant le jour chaque année explique en quoi il m’a paru incroyable – je ne vois pas beaucoup de docs, je ne cours pas les festivals, je n’ai donc qu’une faible idée des tendances actuelles en la matière. Il est donc possible qu’un regard plus avisé que le mien sache que ce type de film est courant (nous y reviendrons). Pour autant, je ne vais pas attendre de rattraper mon retard en visionnages pour donner mon avis, alors précision apportée et faite, essayons de comprendre ce qui s’est passé.
Pas d’autre voix-off que celle, très courte et énigmatique, du début ; pas d’interview ; jamais un seul regard-caméra, jamais un seul ! ; pas d’indication sur le lieu où les gens à l’écran évoluent ; pas non plus de présence affichée des deux réalisateurs. Pas d’entrée en matière explicative. Pas d’introduction permettant de comprendre d’où l’on nous parle, qui sont les gens que l’on voit, ce qui nous attend. Rien de tout cela. À aucun moment, pas une seule seconde !, les personnes filmées nous montrent, par un petit geste, une quelconque attitude, un rapide coup d’œil, qu’elles le sont, filmées. De l’immersion pure et simple. Un effacement apparemment total du dispositif de réalisation. Je ne sais pas pourquoi Adrien Lecouturier et Emma Benestan ont fait ce film. Je ne sais pas quels liens ce duo de cinéastes a tissés avec leurs personnages. Quoiqu’il en soit, le spectateur se retrouve avec ces derniers, directement, immédiatement. Comme dans une fiction. Et non comme dans un documentaire. Ce film ressemble à une fiction que l’on aurait appelée documentaire. À une fiction parfaite qui plus est : l’image est magnifique, les mouvements de caméra fluides, le son sublime, le « jeu » des acteurs crédible, la narration très bien construite. D’ordinaire, même involontairement de la part de l’équipe de tournage, même quand celle-ci cherche à se rendre invisible, le spectateur sent à un moment sa présence dans ce qu’il voit. Cela peut survenir d’une maladresse dans le cadre, dans une adresse au cameraman, dans la durée trop longue d’un plan, dans une différence de son d’une scène à l’autre. Là, aucune mini « erreur » n’existe. Tout ce qui relevait de ce genre d’aspérités au tournage a été gommé, supprimé. Toute trace pouvant permettre de sentir la proximité des cinéastes a été évacuée. Comme une volonté d’arriver à la perfection. Ce serait là, sans doute, la grande faille de ce film sans faille : paraître trop lisse. Mon point de vue de spectateur est contradictoire, c’est certain. Il se trouve que ce fût également l’opinion des deux autres membres du jury Documentaire du dernier festival "Silhouette". Nous avons fait preuve d’une étrange incohérence en déplorant la perfection de Un monde sans bête. Nous n’avions rien à lui reprocher et c’est paradoxalement là ce que nous lui reprochions.
Les amoureux du cinéma documentaire d’auteur (ou de création) semblent ainsi : ils veulent trouver dans les œuvres appartenant à ce genre une implication, un engagement. Ils aiment à y trouver de la part de leur réalisateur (ou de leur duo de réalisateurs donc) un investissement réel, et fort, et sincère, et surtout désintéressé. Il semblerait qu’ils soient faits ainsi, ces cinéphiles-là : ils blâment des films où ne se sent pas à l’écran la nécessité de leur auteur.
Je me permets de reprendre ici des avis qui furent exprimés lors de nos délibérations. Il semblerait que la thématique du film, à savoir le rituel de passage à l’âge adulte, ou le dur enseignement d’un élève par une sorte de père de substitution, se retrouverait assez fréquemment dans les programmations de festival, que le sujet serait commun à bon nombre de films réalisés depuis longtemps et encore à l’heure actuelle. Au niveau de l’histoire racontée, donc, cette œuvre n’aurait finalement rien d’étonnante. D’autres problèmes ont aussi été soulevés : la manière dont parle la mère de l’adolescent dans une séquence tournée chez elle ou certaines réactions de l’apprenti éleveur de taureaux qui paraîtraient mises en scène et dirigées, voire artificielles. Des phrases prononcées, des comportements adoptés ou des situations vécues par les protagonistes ont été perçus comme scénarisés, ou attendus, ou clichés. Ces opinions ne sont pas les miennes mais elles méritaient de figurer dans cet article.
Pour ma part, je reste sur mon impression originelle, spontanée, comme je conserve précieusement le premier terme qui me soit venu pour la qualifier, pour définir ce que j’avais eu la chance de voir : quel que soit le genre cinématographique auquel il appartient, Un monde sans bêtes est un documentaire ? une fiction ? Disons : un film « incroyable ».