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« Une fois que tu sais » : Emmanuel Cappellin s’attaque aux changements climatiques

28 septembre 2021

À l’heure où notre civilisation industrielle se confronte à l’épuisement de ses ressources énergétiques et à la réalité du changement climatique, « Une fois que tu sais » pose cette question : comment vivre l’effondrement le mieux possible, le plus humainement possible ? Dans son premier long métrage, le réalisateur Emmanuel Cappellin est parti à la recherche des réponses à cette interrogation auprès des spécialistes du climat et de l’énergie. Analyse du film.

Critique

Écologie et documentaire. Ce tandem a certainement déjà fait l’objet d’un nombre foisonnant de dossiers, d’articles de fond, d’analyses dans la presse spécialisée ou de mémoires d’étudiants en Master de recherche tant la somme de « films du réel » sur le sujet est imposant. Et ce n’est nullement une opinion défavorable. C’est même extrêmement logique que le corpus documentaire sur la question soit pléthorique. Cette courte critique n’entend bien sûr pas se substituer à une saine étude comparative. Nonobstant cette humble réserve, il semblerait que se détachent deux grandes tendances, en schématisant et à vue de nez, dans la manière de traiter ce sujet : la première entendrait donner une forme « globale » à un problème qui l’est tout autant, ce qui aurait engendré de vastes et parfois spectaculaires documentaires pédagogiques tentant d’empoigner partout dans le monde les méfaits du réchauffement climatique, de la pollution, de l’effet de serre, de la déforestation ou de l’épuisement des ressources terrestres (citons les plus connus d’entre eux, Une vérité qui dérange, Avant le déluge, Home, Le syndrome du Titanic) ; la seconde prendrait au contraire le thème par le petit bout de la lorgnette (et ce n’est nullement une expression péjorative, on se répète différemment) et adopterait un angle « local » afin de mieux montrer, dans les faits, concrètement, toutes les innombrables conséquences provenant des mêmes causes, ainsi que les possibles solutions pratiques et inventives mises en œuvre pour s’en prémunir – ou s’y adapter bon gré mal gré (citons Demain, Solutions locales pour un désordre global, Qu’est-ce qu’on attend ?, Anaïs s’en va-t-en guerre, La vie est dans le pré).

Où se situe le documentaire d’Emmanuel Cappellin entre ces deux manières de s’emparer de l’écologie ? Sans doute, comme souvent, un peu entre les deux. C’est à la fois un témoignage personnel, à la première personne, narrant une trajectoire intellectuelle et émotionnelle vers la prise de conscience écologique – et son corollaire réactif : l’action – et un discours filmé de dimension « mondialisée », en compagnie de plusieurs spécialistes, qui entend faire comprendre et enseigner et convaincre et amener à faire bouger les lignes. Ce qui fait de Une fois que tu sais une œuvre hybride, à la croisée des chemins. Une œuvre qui malheureusement (et c’est le risque majeur dans ce cas de figure) peine à nous emporter avec elle, faute justement d’avoir effectué des choix narratifs ou esthétiques forts et délimités.

Le commentaire dit en off est donc notre fil rouge du début à la fin, celui du réalisateur, qui se fait notre narrateur principal, notre guide. Il a pour vocation de décrire quelles peuvent être toutes les conséquences, évolutives, serpentines, sur lui, sur sa personne, sur son existence même, de cette prise de conscience écologique : en somme, de dévoiler les méandres angoissants mais aussi actifs, réactifs, qui s’agitent en lui au fur et à mesure qu’il considère comme acquise l’issue fatale, cauchemardesque, vers laquelle se dirige l’avenir. Il se filme chez lui, dans ses balades, en famille, dans la vie de son village, mais aussi pendant ses voyages. L’introduction du documentaire relate son parcours universitaire et professionnel, avant de parvenir à son présent, tout entier absorbé par ce projet de film documentaire, qui se trouve être Une fois que tu sais. La sincérité de sa démarche est évidente, il a l’audace de mettre en avant ses contradictions, ses doutes, cet inévitable décalage entre la manière dont on vit et la manière dont on pense. Il le fait par le biais d’une langue simple, accessible, mais parfois émaillée de poncifs littéraires, non dénuée de lieux communs d’écriture. Oui, il faut l’avouer, des scènes centrées sur lui, des scènes purement « autobiographiques » pourrait-on dire, émane un parfum d’artificialité, un arôme superficiel, d’un point de vue cinématographique, comme s’il avait fallu faire l’effort de les monter après coup, comme s’il avait fallu cogiter afin de trouver les plans qui viendraient illustrer, simplement illustrer, ce que la voix-off dans ces passages tient à nous dire.

Cela étant, ce documentaire est aussi un film choral. Emmanuel Cappellin n’est pas seul à décrire toute une vie bouleversée par le fait de « savoir » (le titre résume bien l’enjeu), c’est toute l’idée fondatrice de ce film : faire intervenir d’autres personnages, ici cinq spécialistes du climat, cinq acteurs importants de l’étude de l’énergie, afin de montrer les différentes façons de réagir aux effets néfastes du changement climatique. Deux Français, Jean-Marc Jancovici et Pablo Servigne, un Américain, Richard Heinberg, un Bengali, Saleemul Huq, et une Allemande, Susanne Moser, ponctuent de leur présence et de leurs paroles le récit. Chacun d’entre eux, lors de conférences publiques ou directement face à la caméra du réalisateur, est montré en train d’expliquer les conclusions de ses travaux, conclusions qui sont logiquement les mêmes : notre mode mondialisé de production et de consommation d’énergie, s’il se poursuit avec la même intensité et sur le même rythme, peut conduire l’Humanité et la planète à l’effondrement. Et chacun d’entre eux, même s’ils portent une parole similaire, représente une émotion ou une réaction particulière : la lucidité scientifique avec Jean-Marc Jancovici, l’action politique avec Pablo Servigne, la tristesse avec Richard Heinberg, l’injustice et l’adaptation avec Saleemul Huq et la résilience avec Susanne Moser.

Certaines scènes, certaines discussions entre Emmanuel Cappellin et ces spécialistes sont cinématographiquement très belles, très réussies. On pense à cet instant d’émotion absolument authentique où, chez lui, dans sa maison américaine, Richard Heinberg, après avoir posément décrit ce qu’il a certainement déjà énoncé des milliers de fois, à savoir que, vraiment, il est probable que le monde tel que nous l’avons connu s’effondre dans la violence et le désordre, cet homme-là, ce chercheur rompu aux colloques et aux présentations publiques donc, s’arrête soudainement, incapable de poursuivre, la gorge serrée, les larmes prêtes à jaillir. On pense également à la visite effectuée par le cinéaste chez des habitants d’un petit village du Bengladesh, habitants qui sont passés en plusieurs années, ou qui ont du passer, de la riziculture à la pisciculture suite à la montée inexorable des eaux dans leur territoire agricole. Une telle séquence, où la caméra paraît capter mieux qu’ailleurs la vie, la vie réelle, relève véritablement de ce qu’on attend d’un film de cinéma.

Néanmoins, pour que ce documentaire choral soit absolument réussi, il aurait fallu un parfait équilibre de traitement entre ces cinq intervenants. Ce n’est pas le cas, les deux Français n’ont pas autant ouvert leur porte au réalisateur que les trois autres. C’est là le risque inhérent au genre quand on y inclut plusieurs personnages ; le metteur en scène n’a pas toujours toutes les cartes en main pour reconstruire, à partir du réel, une narration harmonieuse. Oui, dans ce film, il y a des « rencontres » plus belles que d’autres.

Mais finalement, ce traitement inégal en patchwork déséquilibré est-il si problématique ? Car, quittons définitivement nos rives confortables de la critique cinéma pour nous focaliser sur le fond. Pourquoi ne pas mettre un peu de côté notre caractère de cinéphile passionné, notre attention à l’écriture cinématographique, face à un film sur cette thématique ? Pourquoi chercher des poux sur la forme à Emmanuel Cappellin et à tous les autres réalisateurs de documentaires sur l’écologie qui cherchent à mobiliser les « consciences » et à engendrer des actes ? A ces écologistes qui considèrent le cinéma documentaire comme un levier parmi tant d’autres pour éviter, ce serait l’objectif, une catastrophe annoncée ? Oui, le résultat à l’écran peut avoir l’air maladroit, doucement naïf, mais qu’importe, il n’est plus temps de chipoter, de renâcler, de jouer les difficiles, quand le projet est aussi honnête que nécessaire, vital, et que le but est plus que louable : primordial.

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Il se trouve que le cœur, le centre, le diamant brut de Une fois que tu sais est synthétisé, concentré, dans un simple schéma. Ce schéma revient à plusieurs reprises à l’écran. Il représente visuellement le nœud du grand problème. Il se suffit presque à lui-même. Il fournit en quelques courbes tout ce que l’on a besoin de savoir pour être convaincu. Il figure d’une part l’arc descendant des ressources de la planète (descendant car ces ressources continuent d’être extraites alors qu’elles sont limitées) et de l’autre les lignes ascendantes de la nourriture, de la population, de l’industrie et de la pollution (ascendantes car continuellement en croissance, en expansion). Voilà, un unique dessin et tout est dit, tout est compris. Rien que pour ce schéma, le documentaire de Emmanuel Cappelin doit être vu.

Benjamin Genissel - 2026

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